Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l'aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux,
Et le soleil se lève encore.
Les nuits, plus douces que les jours,
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours,
Et les yeux se sont remplis d'ombre.
Oh ! qu'ils aient perdu le regard,
Non, non cela n'est pas possible !
Ils se sont tournés quelque part
Vers ce qu'on nomme l'invisible ;
Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants,
Mais il n'est pas vrai qu'elles meurent.
Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelque immense aurore,
De l'autre côté des tombeaux
Je t'ai vue un instant, et dans mes yeux, flottante,
l'image de tes yeux est demeurée,
comme une tâche sombre ourlée de feu
flotte et aveugle qui regarde le soleil.
Partout où mon regard se fixe
Je vois flamboyer leurs pupilles,
mais ne te trouve pas toi-même :
des yeux, les tiens, et plus rien d'autre.
Dans l'angle de ma chambre je les vois :
ils luisent seuls, fantastiques.
Je les sens qui planent dans mon sommeil,
Tout grand ouvert sur moi.
Je sais que dans la nuit des feux follets
conduisent à leur perte des voyageurs;
or je me sens par tes yeux entraîné
mais je ne sais où ils m'entraînent.